Joaquin Phoenix dans le rôle titre du personnage de DC Comics Arthur Fleck/Joker

Alors que l’interprétation magistrale de Joker par Heath Ledger, qui lui avait valu un oscar posthume de meilleur acteur dans un second rôle pour The Dark Knight, cherchait encore un héritier à mesure de l’interpréter avec un tel brio, voilà que le film Joker de Todd Phillips (trilogie Very Bad Trip) peut prétendre à reprendre le flambeau. Si on peut facilement oublier la prestation de Jared Leto dans Suicide Squad (et qui n’a d’ailleurs pas été rappelé pour Suicide Squad 2) qui a été éclipsé par sa partenaire Margot Robbie (Harley Quinn), il n’est pas possible d’en dire autant pour celle de Joaquin Phoenix qui s’est mis à hauteur du niveau demandé. J’ai eu la chance d’aller voir Joker en avant-première le Vendredi 4, me permettant de pouvoir l’apprécier plus ou moins calmement. J’insiste sur le plus ou moins car visiblement certaines femmes dans le public partageaient le même rire dérangeant que le protagoniste à l’écran. Alors est-ce que ce film que Todd Phillips décrit lui-même comme une tragédie vaut la peine de faire le déplacement jusqu’au cinéma ? Je vais tenter de vous en convaincre sans spoiler pour autant.

HAHAHAHAnalyse du film

Entre deux meurtres, on a le temps de fumer n’est-ce pas ?

L’histoire prend place en 1981, dans Gotham City, la ville qui deviendra quelques décennies plus tard le bastion de Batman. Pour le moment elle est dépourvue d’homme chauve-souris et est ravagée par le crime et la pauvreté. Arthur « Joyeux » Fleck (Joaquin Phoenix), un citoyen d’une trentaine d’années, vie dans un immeuble miteux de la ville avec sa mère malade, Penny (Frances Conroy), dont il prend soin. Atteint de plusieurs troubles mentaux et d’une trouble neurologique provoquant un rire incontrôlable et à l’aspect presque douloureux, il suit un régime médicamenteux lourd. Rêvant de faire carrière dans le stand-up, il doit cependant se contenter de travailler chez Haha, une entreprise employant des gens se déguisant en clowns pour des spectacles. Une première agression pendant son travail le met dans une position fâcheuse avec son patron. C’est la deuxième agression qu’il subira qui va marquer un tournant important dans le film pour Arthur. Cette agression servira d’accélérant dans la bascule vers la folie meurtrière et démentielle d’Arthur pour devenir une tout autre personne, un symbole pour certains : Joker.

Ce sont souvent les personnes les plus tristes qui ont les plus beaux sourires.

Jean-Michel Guenassia

Todd Phillips a fait le choix de faire un film ne racontant pas une nouvelle aventure dans le parcours de Joker, ni de créer un énième film mettant en scène la rivalité légendaire avec Batman. Ici l’attention est portée spécifiquement en majorité sur l’avant Joker. Qui était l’homme qui se cache sous cette couche de maquillage clownesque et ces cheveux verts ? C’est par une chronologie lente, délibérément choisie par le réalisateur, que l’on en apprend plus sur la sombre, et faite de mensonges, vie d’Arthur, lui qui n’a jamais connu un seul instant de joie, seulement une tristesse sans fin. Etant sans doute déprimé parmi le reste des pathologies dont il est atteint, il souhaite pour autant faire succès dans le stand-up. On retrouve bien ici la véracité de l’adage qui dit que ce sont les gens les plus tristes qui sont souvent les plus drôles. Cette contradiction est appuyée avec le choix d’une cinématographie sombre et austère. L’accent est plusieurs fois porté sur la déchéance physique et psychique d’Arthur, à l’aide notamment des nombreux plans portant sur sa maigreur maladive. Il se dégage du film une atmosphère générale sombre, pesante, déchue d’amélioration.

Le soin de dégager une ambiance austère n’est pas apportée seulement par l’image mais aussi par l’écriture, avec des dialogues assez lugubres, avec parfois des instants d’hilarité. Il y’a aussi de la place pour l’émotion, comme cette phrase où Arthur dit : « ma mère m’a toujours dit de sourire car je suis né pour apporter de la joie ». Cette phrase est riche en double sens pour quelqu’un qui n’a pour autant jamais été heureux dans sa vie mais qui cherche à réaliser ses rêves malgré ses difficultés de vie. Les dialogues sont assez poussées sur les réflexions de société. Une scène en particulier proche de la fin du film interpelle l’auditoire où une grande réflexion sur le bien, le mal, la place de chacun dans la société et l’injustice de l’inégalité sociale. L’élément phare du film sont les costumes et le maquillage associé au personnage de Joker. Cette arrivée au costume et au maquillage caractéristique se fait de manière progressive. D’un habillement reflétant une misère sociale certaine (que l’on retrouvait aussi dans les décors), on arrive au fameux costume trois pièces qu’on peut même présenter comme un synonyme de « classe criminelle ». Cette classe on la retrouve également dans la démarche du personnage. On a vraiment la sensation qu’en devenant Joker, Arthur se libère de la misère qui l’entourait, ce qui est surprenant. Ce qui est également étonnant c’est la musique qui peut surprendre par sa modernité et la sensation de joie qu’elle dégage comparée au contexte.

Le travail d’acteur de Joaquin Phoenix est en grande partie responsable du succès de ce film. Acteur que j’ai d’ailleurs découvert en 2004 dans le film Le Village. La différence est flagrante entre l’acteur et le personnage qu’il joue. Phoenix s’est totalement immergé dans la folie entourant Joker. Pour faire évoluer la connaissance de son personnage, il a étudié les effets de la prise médicamenteuse importante d’Arthur sur son corps, notamment la fluctuation de poids. C’est cela qui a influencé le choix de porter à l’écran un personnage très amaigri. Cette perte de poids réelle, grâce à un régime hypocalorique, a été très intense, et ne l’a pas affecté seulement physiquement, mais aussi psychologiquement. La recherche du rire d’Arthur a constitué de longues heures d’entrainement pour Phoenix qui a s’est entraîné devant Todd Phillips jusqu’à ce le bon rire soit trouvé.

Le pire dans une maladie mentale c’est que les gens s’attendent à ce que vous aggisiez comme si vous n’en aviez pas.

Arthur Fleck/Joker

Ce film m’apparaît comme une réussite car il nous met au défi. Mais quel défi ? Il challenge notre humanité, notre empathie. Il n’y a pas de solutions simples aux problèmes et aux défis moraux exposés, ce qui nous laisse dans une position ambiguë. Adhérer au comportement de Joker ou se mettre du côté des citoyens aisés de Gotham ? Ce film est brillant par sa représentation osée des troubles mentaux. Ne posant aucun diagnostic précis sur les troubles dont Joker est atteint, le film a évité de pointer du doigt certaines maladies mentales, ce qui pourrait conduire à la stigmatisation envers les troubles en question. Mais le sujet n’est pour autant pas évité, il n’y a pas de pirouette faite ou de simples sous-entendus pour ne pas aborder avec profondeur le sujet. Dans notre époque faite de changements où l’on ne souhaite plus considérer les troubles mentaux comme des faiblesses mais comme des pathologies ne devant pas être associées à un sentiment de honte ou à un tabou, ce film est une véritable avancée vers cet objectif. Le ton général est sombre mais prête pourtant à un humour presque malsain. Cette ambivalence fait peur à certains médias, notamment les médias américains qui ont peur que le film n’éveille des instincts sombres chez certains et provoque une tuerie de masse inspirée par les idées véhiculées par le personnage de Joker dans le film. Cette crainte s’appuie sur la fusillade d’Aurora qui avait eu lieu dans un cinéma en 2012 pendant la première diffusion de Batman : The Dark Knight Rises. Personnellement en sortant de la projection de Joker, je me rends vraiment compte qu’il suffit d’un rien, d’une goutte d’eau de trop, pour basculer du « bien » au « mal ». Deux opposés définis par notre société selon des valeurs qui portent à réflexion, que Joker cherche à redéfinir. Acculé par les difficultés de la vie, les écarts sociaux qui semblent être infranchissables et irrémédiables, par un sentiment profond d’abandon, d’injustice et d’absence de progrès social, il provoque une véritable introspection dans nos esprits. Un Joker en herbe se cacherait-t’il en chacun d’entre nous ? Quel obstacle de vie faudra-t’il pour qu’il finisse par sortir ?

Joker fait parti d’une petite poignée de films que j’ai vu en 2019 pour lesquels je peux dire qu’ils sont réussis sous tous les plans. C’est un film réussi qui vous laisse perplexe, sur votre faim et vous interroge sur votre sens moral. Il est à la fois aisé et difficile de prendre le parti d’Arthur Fleck dans sa descente vers une spirale de folie. Spirale qui ne l’entraîne pas seul, mais toute la cité de Gotham. Cette même cité qui l’a laissé entrer dans cette dérive en ne lui apportant pas l’aide dont il avait fortement besoin. Si vous voulez voir un film qui s’intéresse et développe les origines d’Arthur Fleck, des difficultés de vivre dans une ville où les gothamites sont clivés entre riches et pauvres, à la genèse de son alter ego Joker, ce film est fait pour vous.

Joker est disponible en salle depuis Mercredi

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